30 minutes de soin puis 167 heures sans toi
Il y a 168 heures dans une semaine.
Tu vois un patient pendant une séance de 30 minutes.
Un fois reparti du cabinet, il lui reste 167 heures avant de te revoir.
167 heures où il sera seul avec sa douleur, ses pensées et ses peurs.
167 heures pendant lesquelles ce que vous avez construit ensemble en séance va soit tenir...soit se diluer.
Remplir la séance VS planifier la semaine
Le réflexe naturel, c'est de "remplir" les 30 minutes de séance.
Un peu de thérapie manuelle, de l'exercices et des conseils.
On optimise chaque minute afin que le patient ait l'impression d'avoir bien travaillé.
Et il repart chez lui. Mais avec quoi exactement ?
Souvent : des exercices retenus mentalement.
Parfois ils ont été gribouillé sur un bout de papier.
Et une vague instruction de "faire ça tous les jours" ou bien "1 jour sur 2.
Pourtant est-ce que c'est suffisant ?

La séance n'est pas que thérapeutique, elle est aussi stratégique
Bien sûr que la séance est destinée à réaliser des interventions thérapeutiques.
Mais elle l'est tout autant concernant la stratégie thérapeutique à mettre en place par la suite (pendant ces 167 prochaines heures justement).
Selon où en est le patient (sa pathologie, son état émotionnel, là où il en est dans son parcours) la dimension stratégique peut d'ailleurs traverser toute la séance.
Parfois elle en constitue l'essentiel.
Un patient avec des douleurs persistantes qui revient découragé après une mauvaise semaine n'a peut-être pas besoin de mobilisations ce jour-là.
Il a besoin qu'on comprenne ce qui s'est passé dans les 167 heures précédentes et qu'on prépare mieux les 167 heures suivantes.
La question à se poser en cours de séance :
"Est-ce que ce qu'on est en train de faire ensemble va tenir dans sa vie réelle ?"
Si la réponse est floue, c'est le signal qu'il manque quelque chose.
Concevoir un traitement pour la vie réelle et pas pour le cabinet
Le problème de la presse :
Dans le cabinet où je travaille, j'ai une presse. C'est un bon outil.
Mais je ne l'utilise jamais comme exercice principal car je sais que le patient ne pourra pas le reproduire chez lui.
Parce que si l'exercice central de son programme nécessite une presse, il faudra qu'il s'inscrive en salle, qu'il trouve le temps d'y aller, qu'il surmonte la barrière de l'entrée dans un nouvel environnement.
Autant de freins qui s'accumulent avant même qu'il ait essayé de faire l'exercice.
On sait qu'il existe des freins réels à la mise en place des exercices en dehors des séances.
(D'ailleurs, si tu veux comprendre pourquoi le concept d'"observance" mérite d'être sérieusement questionné, on en a parlé ici.)
La règle que je me suis fixée :
Si le patient ne peut pas reproduire l'exercice avec ce qu'il a facilement à sa disposition (matériel, accès à une infrastructure, etc), ce n'est pas son exercice.
Le timing, ça se discute :
"Faites-le tous les matins"
On dit ça sans savoir à quelle heure ce patient se lève, s'il a des enfants à emmener à l'école, s'il travaille en horaires décalés.
Le moment où l'exercice va se faire doit être discuté ensemble.
Pas imposé, pas suggéré vaguement : il doit être discuté.
Cette question prend 10 secondes et ça multiplie la probabilité que ça se fasse.
La technique de la sensation positive :
C'est un outil que j'enseigne dans ma formation d'intégration de l'hypnose et dans La Méthode 1SK, et qui change complètement la façon dont le patient s'approprie ses exercices.
La question de départ :
Pas "quel est votre objectif fonctionnel".
Pas "où voulez-vous être dans trois mois".
Mais ce que vous aimeriez sentir, dans votre corps, à la place de la douleur.
Les réponses sont toujours concrètes et personnelles (à condition de savoir comment utiliser la technique et creuser avec des questions spécifiques).
- "Plus de force dans mon genou."
- "Plus de confiance dans mon dos."
- "Plus de fluidité dans mon épaule."
Une fois qu'on a ça, tout change dans la façon de présenter les exercices.
Au lieu de dire :
Tu vas pouvoir dire :
On va les tester ensemble et vous me direz lequel vous donne le plus cette sensation."
Le patient fait quelques répétitions de chacun.
Par exemple : un squat, des fentes, un squat bulgare.
Ensuite, je n'ai plus qu'à lui dire :
Il choisit et ce choix lui appartient.
Le soir, quand un proche lui demande pourquoi il fait des fentes dans le salon, il ne dit pas "parce que mon kiné me l'a dit".
Il dit : "Parce que c'est ça qui augmente ma sensation de force dans le genou."
Et ça, ça fait toute la différence.
Déjà parce que c'est ça de la vraie prise de décision partagée.
Et ensuite parce que l'exercice a été compris et fait sens pour le patient.
(Si tu es déjà formé à l'hypnose, tu auras reconnu la suggestion de type "double-lien" qui contient un présupposé 😉)
Précision importante : on dit bien sensation de force, pas force. C'est ancré dans son vécu subjectif, pas dans un résultat objectif qu'on lui impose de ressentir.
Le récap co-construit :
Certains kinés envoient un récapitulatif par mail après la séance.
L'intention est bonne mais personnellement j'évite de faire ça.
Ce que je fais à la place :
Voilà ce que je dis au patient :
"Je vais prendre le temps de noter ce que l'on s'est dit pour qu'on en rediscute à la prochaine séance. Si vous voulez, je peux vous donner une feuille et un stylo, ou vous pouvez noter sur votre téléphone, et comme ça on note ensemble ce que vous retenez de ce qu'on s'est dit, et ce que vous allez pouvoir mettre en place cette semaine."
Ce moment a plusieurs effets.
Premièrement, il force une reformulation : le patient doit mettre en mots ce qu'il a compris, pas ce que je lui ai dit, ce n'est pas la même chose.
Deuxièmement, ça permet de révéler les malentendus potentiels : si ce qu'il note ne correspond pas à ce qu'on pensait avoir dit, on le corrige maintenant, pas dans une semaine quand les "dégâts" sont faits.
Et pour finir, ça place le patient en position d'acteur. Il ne reçoit pas un programme. Il construit une stratégie avec nous (et pas pour nous).
Alors, la prochaine fois que tu termines une séance :
Pose-toi cette question avant que le patient quitte ton cabinet :
"Est-ce qu'il repart avec une stratégie pour les 167 heures qui viennent ou juste avec des exercices ?"
Ce n'est pas la même chose.
Des exercices, ça se prescrit en deux minutes.
Une stratégie, ça se construit ensemble, ça prend du temps dans la séance, et ça change ce qui se passe en dehors.
Une citation de bûcheron que j'aime bien :
Que l'on me donne six heures pour couper un arbre, j'en passerai quatre à préparer ma hache.
L'équivalent en kiné ça donne :
Un bon kiné ne fait pas que soigner pendant 30 minutes.
Il prépare au mieux les 167 heures qui suivent.
Mes formations pour aller plus loin :
Ma formation d'intégration de l'hypnose 🧠
La méthode 1SK : Réussir la première séance 🎯
Référer comme un PRO : La Méthode complète pour rediriger les patients 🚀