J'ai failli abandonner mes études de kiné à cause de ce livre

Il y a des livres qui confirment ce que vous savez déjà. Et d'autres qui font voler en éclats vos certitudes.

Le livre dont je vais vous parler aujourd'hui appartient à cette seconde catégorie.

La baffe en question : Tout ce que vous n’avez jamais voulu savoir sur les thérapies manuelles de Nicolas Pinsault et Richard Monvoisin

Nous sommes en 2014. Je suis en deuxième année de kinésithérapie.

A cette époque, malgré mon appétit pour la démarche scientifique, je portais encore en moi cette conviction naïve mais fondatrice : la thérapie manuelle soigne.

Encore un peu vert en terme de connaissances scientifiques car toujours sur les bancs de l'école, j'avais une appétence forte pour la démarche scientifique et l'esprit critique.

Néanmoins, je croyais encore sincèrement que mes mains allaient faire la différence.

C'est notamment cette croyance qui m'a fait vouloir devenir kiné : je pensais que mon futur métier serait d'aider les gens à aller mieux grâce à mes mains.

(Ahh la fameuse dissonance cognitive...)

Ce livre = une entreprise de démolition systématique

Au fil de ma lecture, je sens la tension monter en moi.

Nicolas Pinsault et Richard Monvoisin, avec une rigueur indéniable, démontent pièce par pièce les théories sous-jacentes des thérapies manuelles.

La thérapie manuelle qui se fait dynamiter sous vos yeux ébahis 👀

Cette entreprise de clarification intellectuelle vise à examiner les thérapies manuelles à la lumière de la méthode scientifique et de l’esprit critique, en passant au crible :

  • Les modèles théoriques : déséquilibres, lésions, dérèglements énergétiques, empreintes, fascias “mémorisant” des événements… Tout y passe afin de faire le démonstration que ces concepts reposent sur des bases non démontrées, souvent invérifiables ou construits hors du champ scientifique.
  • Les preuves expérimentales : les auteurs font le tour de la littérature concernant la thérapie manuelle et pointent du doigt le peu d'études de qualité disponibles, le manque de groupe contrôle rigoureux ainsi que la difficulté d’isoler une efficacité spécifique de la technique.
  • Les mécanismes de croyances et d'adhésion : les auteurs analysent comment se fabriquent et se maintiennent les croyances professionnelles, notamment à travers un manque d'homogénéité dans les formations, le manque d’esprit critique intégré au cursus, les arguments d’autorité, la pression de "satisfaire" des patients, ainsi que l'influence des pairs et des modes.
  • Les enjeux sociologiques : le livre aborde également les logiques de marché, le (dys)fonctionnement du système de soin, la prolifération de formations privées ainsi que les risques liés à l’absence de cadre scientifiques rigoureux dans certains champs.
  • La place des effets contextuels : Les auteurs rappellent que toute intervention thérapeutique (efficace ou non) résultent aussi d'effets non-spécifiques parmi lesquels on retrouve l'effet placebo, l'évolution naturelle de la maladie, la régression à la moyenne mais aussi les biais psychologiques qui contribuent à expliquer les bénéfices observés lors d'un soin.

Pages après pages, je comprends que, preuves à l’appui, la plupart des prétentions spécifiques des thérapies manuelles ne résistent pas à cet examen solide.

Que nos ressentis de praticiens sont truffés d’illusions.

Que le soulagement que nous attribuons à nos gestes techniques peut s’expliquer autrement : par l’évolution naturelle, par la régression à la moyenne, par l’attention, par le contexte, ou bien par le simple fait d’être là, ensemble.

En tant que lecteur, je ne peux que m'incliner devant un argumentaire aussi bien construit. Il faut dire que la plume aussi acérée que rigoureuse des deux auteurs ne laissent guère d'échappatoire...

Ce livre est une entreprise de démolition à lui tout seul.

Et ce travail de déconstruction est légitime. Nécessaire même. Car toute profession qui refuse de questionner ses présupposés finit par se raconter des histoires (ainsi qu'aux patients...).

Mais si j'étais autant chamboulé, ce n’est pas seulement par ce qu’il détruisait.

Mais aussi par ce qu’il laissait derrière : rien.

Le néant, le vide : pas la moindre esquisse d’un chemin alternatif.

Pas une seule manière de répondre à une question essentielle : comment continuer à toucher quelqu’un quand on abandonne la croyance que nos mains corrigent quoi que ce soit ?

À cet instant, j’ai eu peur.

Peur de ne pas pouvoir exercer mon futur métier.

Et donc peur d’avoir choisi la mauvaise voie.

Pinsault et Monvoisin avaient cassé mon jouet (et celui de milliers de thérapeutes).

Et j'étais assis dans les débris, seul, le regard vide.

La traversée du désert

Nicolas Pinsault et Richard Monvoisin nous apprennent à devenir des spécialistes de la critique méthodologique, des experts de la lecture d’articles et des démolisseurs de croyances.

Ces compétences sont nécessaires.

Les auteurs de ce livre ont d'ailleurs contribué à énormément perfectionner ces compétences au cours de mes premières années de pratique et je leur en suis reconnaissant.

Mais une fois le paysage nettoyé, il ne reste qu’un désert : pas de feuille de route, ni boussole, ni eau.

Ex thérapeute manuel seul, en PLS, dans le désert.

Et à ce stade de l'article, pour les personnes qui continuent à me lire, je vais me permettre une courte disgression :

Il ne faut peut-être pas s’étonner que la génération qui a succédé aux thérapeutes “tout-passifs” (ceux qui misaient l’essentiel de leur pratique sur les mains) se soit réfugiée massivement du côté opposé : notamment vers les grands plateaux techniques, la prescription d’exercices en pagaille, les kinés convertis en coachs sportifs improvisés et la disparition progressive du toucher au profit du tout-fonctionnel.

Quand on démolit un modèle sans proposer de voie de continuité, on laisse les jeunes professionnels se réorganiser comme ils peuvent. Et souvent, ils se réorganisent en réaction : par excès inverse.

—Fin de la digression—

La seule piste esquissée par les auteurs (un petit paragraphe noyé dans la conclusion) est celle de recentrer la pratique sur le care, le prendre soin.

Mais rien n’est explicité :

- Qu’est-ce que cela implique ?

- Comment le pratiquer ?

- Comment continuer d'intégrer le toucher dans notre pratique, en se basant sur une nouvelle narration plus en lien avec les connaissances scientifiques ?

Nicolas Pinsault et Richard Monvoisin m'avait laissé dans un néant mais c’est précisément dans ce vide que quelque chose a commencé à germer.

Parce que si ils m’avaient retiré mes illusions, ils m’avaient aussi ouvert un espace : celui des effets contextuels, des mécanismes attentionnels, de la relation, des attentes, du sens.

Et c’est dans cet interstice que j’ai trouvé ma voie.

J’ai commencé à étudier le fonctionnement de la douleur et ses processus, l’hypnose, la force des suggestions, la communication thérapeutique, les dynamiques interactionnelles.

Non pas pour remplacer mes mains, mais pour comprendre ce qu’elles pouvaient encore faire maintenant que la magie avait disparut.

Parce qu'abandonner nos illusions concernant la thérapie manuelle ne signifie pas renoncer au toucher : cela signifie enfin apprendre à s’en servir.

(Non, pour les connaisseurs, je ne suis pas en train de te parler de DermoNeuroModulation 😅)

Pour moi, c'est l’hypnose qui a été ma réponse au vide : une manière de développer mes compétences relationnelles, de travailler avec les perceptions plutôt qu’avec des théories tissulaires, d’apprendre à guider l’attention, à accompagner le vécu, et à créer un nouveau cadre d'expériences pour les patients.

Et peu à peu, j’ai découvert qu’il existait une manière "débiomécanisée" de continuer à toucher.

Une manière où le toucher cesse d’être une technique réparatrice pour devenir une médiation : un geste qui oriente l’attention, qui module la perception et qui co-construit un sens partagé.

Une manière de faire où la main n’agit pas sur le corps, mais avec la personne.

Ce que Pinsault et Monvoisin avait détruit, c’était la pseudo-spécificité des techniques.

Ce qu’il laissait intact (sans l'expliciter), c’était la puissance de la relation dans le soin.

Et c’est cette brèche que j’ai choisie d’habiter.

C’est dans cet espace que j’ai reconstruit mon métier.


P.S : Dans un prochain article, j'expliquerai en détails comment l'hypnose peut permettre de réconcilier les thérapeutes avec la thérapie manuelle.

Si cela t'intéresse, dis le moi 😉


Mes formations pour aller plus loin :

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