Je vois cette patiente en séance depuis presque 10 ans
C'est bon, la confession est faite, dès le titre.
Radiez-moi sur le champ ou bien lisez un peu plus loin pour comprendre l'objet de mon propos...
Dans nos métiers, il existe une injonction qui circule fréquemment :
Comme si le soin se résumait à une équation d’efficacité et qu'un patient qui revient au cabinet après quelques mois témoignait d’un échec thérapeutique.
Je pense que cette logique a émergé, en partie, pour répondre à un autre travers :
Celui des prises en charge interminables où certains thérapeutes font revenir leurs patients semaine après semaine sans justification clinique.
Bien souvent, d'ailleurs, en leur prodiguant des soins peu efficaces.
(Coucou le combo chaud-massage-électro 👋🏻)
Mais, comme souvent, le pendule est parti trop loin.
Et dans la douleur persistante (ce sera le sujet aujourd'hui), cette vision est non seulement fausse… mais dangereusement réductrice.
Le problème : croire qu’un suivi court est forcément un signe d’excellence
Les réseaux sociaux regorgent de belles promesses :
“En 6 séances maximum, mes patients n’ont plus besoin de moi.”
Le message paraît vertueux.
En réalité, il repose sur une confusion : on parle ici de patients avec des problématiques aiguës, avec des tableaux cliniques simples qui répondent bien à une intervention ciblée (et qui bénéficient généralement aussi d'une bonne régression vers la moyenne 😉)
Mais la douleur persistante n’est pas une entité mécanique, c’est un phénomène biopsychosocial évolutif, influencé par des cycles de vie, des contextes changeants et de nombreux facteurs...
Exiger que tout patient avec des douleurs persistantes soit “éradiqué” en 5 séances revient à nier la nature même de ce que l’on traite…
…et à faire peser sur les thérapeutes une culpabilité inutile :
➡️ “Si ton patient revient, c’est que tu n’as pas été bon.”
➡️ “S’il a encore mal, c’est que tu le rends dépendant.”
Cette pensée binaire produit de gros dégâts : elle culpabilise les thérapeutes, elle simplifie à outrance la vision de la pathologie et elle invisibilise la complexité du soin.
La douleur persistante est une maladie chronique
Si l’on considère honnêtement la littérature :
Je n'ai jamais lu d'article scientifique sérieux qui parle de "guérir" la douleur persistante.
Tout au plus, on lira des termes comme "prendre en charge", "accompagner" ou encore "gérer".
Pourquoi ?
Car c'est le propre d'une maladie chronique.
En effet, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a publié en juin 2018 sa nouvelle classification internationale des maladies (elle s'appelle la CIM-11) qui est entrée en vigueur depuis le 1er janvier 2022.
Cette nouvelle classification vise notamment à améliorer la recherche sur la douleur, les décisions en matière de politique de santé ainsi que les soins dispensés aux patients.
Elle reconnaît notamment les "douleurs chroniques primaires" comme une véritable maladie en soi.
Oui, vous avez bien lu : une maladie en soi.
Pour éclairer cela, utilisons une comparaison simple : le diabète de type 1.
Personne n’imaginerait dire à un patient :
“Je vais t’apprendre à mesurer ta glycémie, t’injecter de l’insuline et reconnaître une hypoglycémie. Ensuite, c’est fini : tu n’auras plus jamais besoin de soin.”
Ce serait absurde.
En réalité, la douleur persistante fonctionne plutôt selon la logique suivante :
- Elle connaît des phases de stabilisation et des phases de recrudescence.
- Elle dépend du stress, du sommeil, du travail, de la charge mentale et de nombreux autres facteurs.
- Elle nécessite des ajustements réguliers (l'image à retenir est celui d'un équilibre dynamique plutôt que figé).
🤥 Ce que certains instagrameurs appellent de la dépendance se révèle donc être un suivi longitudinal de qualité pour une personne ayant une maladie chronique.

J'aurai pu finir cet article sur cette dernière phrase...mais je vais terminer d'enfoncer le clou.
Assume pleinement tes suivis longs
Concernant une personne qui vit avec des douleurs persistantes, la bonne question n’est pas :
“Combien de séances faut-il pour qu’il ne revienne plus ?”
Mais plutôt :
➡️ “Quelle est la fréquence juste pour l’accompagner au fil de ses moments de vie ?”
Prenons un exemple clinique réel :
La patiente dont je vous parlais au début de cet article, que je suis depuis presque 10 ans.
Nous nous sommes parfois vus toutes les deux semaines, parfois tous les mois, parfois plus du tout pendant 6 mois, 8 mois, 1 an.
Puis un événement de vie survient, un surplus de stress, une surcharge, un changement de rythme de vie et sa douleur "déborde" à nouveau.
Elle revient, on fait le point à nouveau, on réajuste les outils, on retravaille sur ses besoins du moment et on recalibre de nouveaux objectifs.
Puis elle est repart.
Puis elle revient, plus tard encore.
Et ce va-et-vient est parfaitement normal quand on travaille avec des personnes qui vivent avec des douleurs persistantes.
Car ils ont une MALADIE CHRONIQUE ! (oui j'écris en majuscules car JE CRIE !!!)
Ainsi, mon travail avec ces personnes consiste plus à les accompagner sur leur chemin en leur donnant le maximum de savoirs, savoir-faire et savoir-être plutôt que de viser la suppression d’un symptôme.
En d'autres termes, pour ces patient.e.s, la porte de mon cabinet leur reste toujours ouverte.
Sans les forcer à rester dans la pièce une fois rentrés ou en leur faisant miroiter qu'ils seront guéris si il viennent faire le dernier traitement à la mode...
Mais qu'ils trouverons plutôt, toujours un thérapeute présent, prêt à les écouter et à les accompagner dans leurs difficultés quotidiennes.
Juste être là quand c’est nécessaire.
Car une fois encore, ce n’est pas de la dépendance.
C’est de la continuité des soins.