Toutes les croyances erronées ne méritent pas d'être corrigées


Pense à ce patient qui t'explique que sa douleur vient "d'une vertèbre déplacée".

A cet autre patient, que son dos est "usé".

Ou encore, que "le froid aggrave ses douleurs".

Quand on me dit ça, immédiatement quelque chose se réveille en moi.

Une impulsion presque réflexe : corriger.

Réexpliquer.

Remettre les pendules à l'heure.

Parce que je sais que c'est faux et que je me refuse à laisser circuler une croyance erronée et que, quelque part, cela représenterait une forme de négligence professionnelle pour moi.

Sauf que cette impulsion, aussi bien intentionnée soit-elle, peut faire exactement l'inverse de ce qu'elle cherche à produire.

Et c'est ce dont je veux te parler aujourd'hui.

L'erreur : confondre vérité scientifique et utilité thérapeutique

Corriger une croyance, c'est une intervention thérapeutique. Et ce n'est donc pas un geste anodin ni une simple mise au point. C'est une intervention, avec ses effets, ses risques, et ses contre-indications.

Dans notre formation (initiale ou continue), on nous apprend à identifier les croyances erronées. Et on nous apprend rarement à décider si elles méritent d'être corrigées (ou non).

Ce sont pourtant deux compétences entièrement différentes.

La première est épistémologique : est-ce que cette croyance est exacte au regard de la littérature ?

La seconde est clinique : est-ce que corriger cette croyance, ici, maintenant, avec cette personne, va faire avancer le soin ?

Et la réponse à la première question ne détermine pas automatiquement la réponse à la seconde.

Ce qu'une croyance "erronée" permet parfois pour le patient

Prenons un exemple concret.

Un patient, la trentaine, avec des douleurs persistantes à la cheville suite à un traumatisme sévère et de multiples opérations.

Il m'explique qu'il a remarqué que "le temps aggrave ses douleurs".

(Et pas de bol, on habite à Paris et il flotte souvent 😅)

Scientifiquement, la corrélation entre météo et douleur persistante est faible et non causale. Je le sais.

Mais voilà ce que je sais aussi : cette croyance lui permet de d'expliquer sa douleur quand il n'a identifié aucun autre facteur pouvant l'expliquer.

Elle lui donne un cadre explicatif : elle réduit l'imprévisibilité de sa douleur, donc son anxiété.

Autrement dit : cette croyance remplit une fonction.

Elle n'est peut-être pas vraie à l'heure actuelle (la science avance...) MAIS elle est utile.

Et si je la retire sans proposer un cadre de remplacement au moins aussi solide, qu'est-ce que je lui laisse ?

Du vide.

De l'incertitude.

Et une douleur qui surgit sans prévenir, sans logique, sans prise.

Ce n'est pas du professionnalisme. C'est de la démolition gratuite sous couvert de scientificité.

La question que l'on ne se pose pas assez

Avant de corriger une croyance, il y a une question à se poser systématiquement :

💡
Quelle fonction cette croyance remplit-elle pour cette personne ?
  • Est-ce qu'elle lui permet de prédire et d'anticiper ses symptômes ?
  • De préserver une forme de contrôle sur sa vie ?
  • De maintenir une cohérence narrative avec son histoire ?
  • De protéger une relation avec un médecin, un proche, un précédent thérapeute ?

Une croyance erronée qui remplit l'une de ces fonctions n'est souvent pas un obstacle au soin.

Mais plutôt un point d'appui.

Et un point d'appui, on ne le retire pas avec une balayette.

On apprend à travailler avec.

Kiné en mode correcteur de croyances sans aucun discernement.

Quand corriger devient contre-productif : la réactance en action

Il y a un phénomène psychologique bien documenté que tout thérapeute devrait avoir en tête : la réactance.

Lorsqu'une personne perçoit qu'on cherche à modifier ses croyances ou ses comportements, elle développe une résistance proportionnelle à la pression exercée.

Autrement dit : plus tu pousses, plus la personne recule.

📍 Exemple d'échange entre patient et thérapeute :

🗣️ Patient : "De toute façon, moi je le sais : quand il pleut, je souffre davantage. Ça fait vingt ans que je vis avec, je connais mon corps."

🗣️ Kiné : "En fait, les études montrent que la corrélation entre météo et douleur chronique est assez faible. C'est souvent une coïncidence que le cerveau finit par interpréter comme une règle..."

🗣️ Patient : "Vingt ans que j'observe ça. Je pense que je sais quand même ce que je ressens."

STOP ❌

Ce patient est en train de relater son expérience, sa capacité à se connaître, son sentiment de légitimité face à sa propre douleur et ce que le thérapeute vient de faire, c'est d'invalider tout ça d'un revers de main.

Vingt ans d'observation vécue.

Et à ce stade, continuer à argumenter ne fera qu'enfoncer le clou.

La croyance ne sera pas corrigée. Et au contraire, l'alliance, elle, n'en sera que plus abîmée.

(D'ailleurs, lorsque l'on agit de cette manière en tant que thérapeute, on peut se demander honnêtement : "Qui suis-je en train de chercher à soulager ?")

Les croyances qui méritent vraiment d'être modifiées

Tout cela ne signifie pas qu'il ne faut jamais chercher à modifier une croyance.

Certaines croyances ont des effets délétères directs sur le comportement du patient. Là, l'intervention devient nécessaire. Voire urgente parfois.

C'est le cas lorsque la croyance génère :

  • de l'évitement (par exemple "Je ne dois plus bouger mon dos, sinon je vais tout abîmer)
  • bloque l'accès à d'autres soins nécessaires (de la psychothérapie par exemple)
  • produit du catastrophisme qui amplifie lui-même la douleur
  • ou expose à un risque physique réel

Dans ces cas, ne pas intervenir serait une erreur.

Certes, la manière dont on intervient reste déterminante. Mais l'intervention est justifiée.

Le critère décisif

Pour trancher, une seule question :

Est-ce que cette croyance modifie concrètement le comportement du patient d'une façon qui aggrave son état ou restreint sa vie ?

Si oui : intervention nécessaire, menée avec soin.

Si non : je la laisse en place. Je travaille autour. Je propose des cadres complémentaires sans démolir celui qui existe.

Non pas par lâcheté ou par manque de rigueur. Mais parce que le soin n'est pas un cours de biologie (ou même un cours de neuroscience de la douleur...je dis ça au hasard hein 🥳).

Et parce que retirer à quelqu'un sa façon de comprendre sa douleur, sans lui en donner une autre qui tient debout, ce n'est pas l'aider.

C'est le laisser seul face à quelque chose qu'il n'a plus les mots pour nommer, et donc contrôler.

Si je reviens au patient que je décrivais en début d'article, nous avons d'ailleurs discuté de cela ouvertement ensemble :

Il m'a demandé ce que les recherches disaient sur l'association entre la mauvaise météo et les douleurs. Comme il me posait la question, je lui ai répondu honnêtement qu'il n'avait pas été montré d'association entre les deux.

Néanmoins, je lui ai aussi dit que beaucoup de patients que j'accompagnais relataient la même chose. Et que si c'est ce qu'il vit et expérimente alors nous allions le prendre en compte.

Cela a donc été l'occasion de rediscuter de comment mettre en place de l'exposition graduelle et savoir bien doser ses efforts pour progresser en challengeant sa cheville sans pour autant la sensibiliser.

Tout en prenant compte des différents facteurs qui rentrent en ligne de compte dans l'expression de ses douleurs (et donc du niveau de son seuil de déclenchement de la douleur) dont la météo fait partie pour lui.

Ce que ça change concrètement dans la posture

Adopter ce filtre change quelque chose d'important dans la façon dont on écoute.

On passe d'une écoute de détection ("est-ce que ce que dit le patient est exact ?") à une écoute de compréhension ("pourquoi ce patient dit-il cela, et qu'est-ce que cela lui apporte ?").

Or, c'est dans cette seconde écoute que la relation thérapeutique se construit vraiment.

Le patient ne cherche pas à être corrigé.

Il cherche à être compris.

Et parfois, être compris dans une croyance imparfaite vaut mieux que d'être corrigé dans l'indifférence.


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